Édition 2008

GRÉGOIRE KORGANOW

À côté, Coulisses

« Ses reportages backstage impeccables, opulents, délicats m’ont donné envie d’en savoir davantage au-delà des voyages que l’on sait. Je suis donc heureux que l’on puisse montrer à Arles ses portraits de femmes de prisonniers tout aussi délicats. » Christian Lacroix

À côté
60 000 détenus dans les prisons françaises. Combien de mères, de pères, de femmes et d’enfants ? On ne sait pas. Invisibles. On ne les représente pas, on ne les écoute pas, on ne les voit pas. Ils n’existent pour personne ou presque. En 2005, la réalisatrice Stéphane Mercurio m’a proposé de participer à son film, À côté, sur les familles de détenus. Elle avait installé sa caméra à l’intérieur d’un centre d’accueil à Rennes, tout contre la prison des hommes. Les familles viennent là avant et après les parloirs, plusieurs fois par semaine. Elle m’a proposé de photographier les familles des détenus à l’extérieur du centre d’accueil, notamment lors des trajets de quelques-unes de ces familles de leur domicile à la prison. Je ne connaissais rien de la prison. Comme beaucoup, je n’avais jamais imaginé que, derrière un détenu, il y avait souvent une famille qui aimait cet homme privé de liberté. Je me suis rendu au centre d’accueil à Rennes. J’ai alors pris en pleine figure cette réalité : la brutalité de la prison. J’ai vu la colère de cette jeune fille de 17 ans à qui l’administration pénitentiaire refusait le droit de visite, sous prétexte qu’elle était mineure. J’ai vu la détresse de cette mère, tenant un nourrisson dans les bras, à l’annonce du transfert de son fils, « son grand », dans une prison perdue, à 400 kilomètres de là, sans moyen pour s’y rendre. Elle n’avait pas de permis, probablement peu d’argent et 5 enfants. J’ai vu les mains de cette femme se tordre d’angoisse après s’être rendue au parloir. On lui avait répondu que son mari n’était pas là. Point final. Où était-il ? Qu’avait-il pu lui arriver ? Aucune réponse. J’ai vu des femmes dissimuler sous leurs vêtements quelques friandises pour les donner en cachette à leur homme pendant le parloir. J’ai été impressionné par la dignité de ces femmes, de ces hommes, de ces enfants qui se battent pour maintenir cet amour, unique chance de réinsertion pour un détenu. Je me suis totalement engagé dans ce projet. Pendant plus d’un an, j’ai photographié ces vies suspendues, entre parenthèses : lors d’un procès d’assises, d’un déménagement pour se rapprocher du mari incarcéré, d’un parloir sauvage – des femmes viennent parfois au pied des murs de la prison pour tenter de communiquer avec leur proche emprisonné. C’est interdit et elles risquent de se voir supprimer leur droit de visite si elles sont découvertes.J’ai raconté l’intimité, la solitude de ces familles. J’ai photographié cette vie où tout semble attendre le retour du père, du mari ou du fils. Pas d’image spectaculaire, juste des regards, des gestes qui racontent cette vie à côté de la prison : Claire qui se pelotonne dans un T-shirt porté par son homme, Chantal seule, tendue dans la salle rouge de la cour d’assises de Nantes, ou encore Christine sur le trottoir hurlant des mots d’amour à son mari derrière les barreaux. J’ai poursuivi ce travail au-delà du film, au centre d’accueil de Rennes et j’ai fait des portraits. J’ai photographié des femmes à leur sortie du parloir. Quelques minutes pour saisir ces visages silencieux sur lesquels l’amour mais aussi la violence subie sont inscrits. En observant ces visages qui fixaient l’objectif, je cherchais à saisir ce lien si fort qui unit ces femmes à leur proche incarcéré. Ce sont elles qui maintiennent les liens. Femmes courages qui portent sur leurs épaules cette double condamnation, celle de l’être aimé et celle d’une administration qui les méprise. Les écouter, les regarder, c’est résister.
Grégoire Korganow

Coulisses
En juillet 2003, le magazine Marie Claire me propose de photographier les coulisses des défilés haute couture. Pour moi, c’était une première, j’ignore tout de la mode. Je m’imagine évoluant librement derrière le rideau. La surprise fut grande. Être photographe « backstage », c’est pénétrer dans un monde aux règles irrationnelles. Obtenir les fameux badges qui ouvrent les portes des coulisses avant chaque collection est un défi en soi, nécessitant un calme olympien. Pendant les trois jours des collections, avec ou sans badge, il faudra faire des images… Les négociations continuent souvent jusque devant la porte. Je suis enfin en place derrière le rideau, plusieurs heures avant le début du show, rien n’est encore gagné. Commence alors le jeu du « comment ne pas se faire expulser ». Un mètre quatre-vingt-douze, difficile de passer inaperçu. À cet instant une cinquantaine de photographes du monde entier piétine au milieu des coiffeurs, des maquilleurs, des mannequins, des VIP, des agents de sécurité. La sono crache de la techno, les filles envoient des sms, pas grand-chose à faire, juste tenir. Plus l’heure du défilé se rapproche, plus la tension monte. Quelqu’un crie : « Il y a trop de monde. Les photographes dehors ! » Au début, je sortais. Mais je me suis vite rendu compte qu’une fois sorti, pas de retour possible. Maintenant j’oppose une résistance passive. Je me fais le plus petit possible. J’attends que l’orage passe. En général une première vague de photographes quitte les lieux. La tension s’apaise un moment, rarement longtemps. À la fin, nous ne sommes plus qu’une dizaine, en coulisses pendant le défilé, souvent les mêmes. Il m’a fallu résister aux vagues successives d’expulsion, négocier, trouver le bon interlocuteur, rester calme, comprendre qu’un non veut dire peut-être, qu’un peut-être signifie oui et que oui peut se transformer très vite en non. Parfois, j’ai le sentiment de laisser mon énergie dans ces négociations. Le défilé commence, tous les photographes sont concentrés au même endroit, parfois derrière une corde. Trente minutes où je suis dans un état second. Je n’arrête pas de photographier, de manière presque compulsive, sans toujours savoir pourquoi. Tout le monde court, crie. On se bouscule. J’essaie de trouver ma place, puis je ne bouge plus. Quand tout s’arrête, je suis en nage, épuisé, j’ai fait une dizaine de films, soit un rouleau toutes les trois minutes. Plus de 350 images par défilé. Toutes les coulisses des créateurs ne sont pas aussi tumultueuses. Chez Christian Lacroix, pas de cris, pas de bousculades. On aurait presque envie de chuchoter. Chacun photographie calmement, s’excusant presque s’il gêne l’autre. Depuis quatre ans, deux fois par an, j’ai réussi à me faire accepter, c’est plus simple mais les photos sont moins évidentes. Je dois maintenant me renouveler. Le décor est le même d’une saison à l’autre, seuls les vêtements changent. Alors, à chaque défilé, j’expérimente de nouvelles approches, j’imagine de nouvelles images : j’utilise le flash, le noir et blanc, la couleur, le bougé, les gros plans avec toujours comme exigence de montrer les vêtements. Je ne photographie pas les moments de vie, j’évite l’anecdote. Les mannequins sont pour moi irréels. Je parle peu.
Grégoire Korganow

Ces photographies ont été réalisées pour le film de Stéphane Mercurio «À côté», producteur délégué Iskra. Grégoire Korganow est représenté par l’Agence Rapho, Paris. Tirages réalisés par le laboratoire Granon. Réalisation Le Tambour qui parle.

Exposition projetée à l’Atelier de Mécanique, Parc des Ateliers.

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