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PROGRAMME 2020
POUR UNE PHOTOGRAPHIE DE RÉSISTANCE

SAM STOURDZÉ
DIRECTEUR DES RENCONTRES D’ARLES

En 1938, quand Charles Chaplin écrit la première version du scénario de son nouveau film, il l’intitule poétiquement L’Histoire d’un petit poisson dans un océan infesté de requins. Quelques mois plus tard, la dernière aventure de Charlot prendra son titre définitif, sombrement appelé Le Dictateur.

Alors que le film sort aux États-Unis en 1940 – il sera interdit en France jusqu’en 1945 – et que le conflit déchire l’Europe, Chaplin est l’un des rares à prendre la parole pour dénoncer la dérive de l’Allemagne. Jean-Luc Godard dans son Histoire(s) du cinéma commente ainsi :

« Le cinéma a disparu à ce moment-là. Il a disparu parce que ces camps, il les avait annoncés. Chaplin qui était un exemple unique, connu comme personne n’a été connu, Chaplin que tout le monde croyait, eh bien, lorsqu’il a fait Le Dictateur, on ne l’a pas cru. On aurait pu le croire un petit peu, quand même. Et Lubitsch, quand il a osé dire « So, they call me concentration camp? », on a dit : « Qu’est-ce que c’est que ça, allez, à la trappe ! » Alors qu’il était juif, immigré et que s’il y avait quelqu’un qui avait fait ses preuves en comédie, c’était lui. Tout d’un coup, les gens n’ont plus ri. Il s’est passé quelque chose là. Moi, c’est à partir de là, rétrospectivement, que je me suis dit qu’en tant que cinéaste, fabricant de films, je suis en territoire occupé, je fais partie de la résistance. »

C’est à une édition de résistance que nous vous convions. Car il existe aussi une photographie qui résiste, une photographie qui se dresse, qui s’oppose, qui dénonce, qui (se) libère. Une photographie qui (se) re-joue, qui ré-invente, qui ré-enchante.

Dans le programme de la 51e édition des Rencontres d’Arles se côtoient Charlotte Perriand, l’architecte qui repensa un meilleur vivre ensemble et se fonda sur la photographie pour nourrir sa réflexion – sa collection est ici pour la première fois largement exposée au public –et les travaux contemporains de Chow et Lin sur le seuil de pauvreté, rencontre d’une économiste et d’un photographe qui réinterrogent la notion de pauvreté sur le double axe géographique et historique.

À cette même réévaluation se livrent les commissaires Justinien Tribillon et Offshore Studio (Isabel Seiffert et Christoph Miler) de l’exposition Infrastructure. À travers les travaux de sept jeunes photographes, ils questionnent la pertinence de nos indicateurs de richesse. En prologue à l’exposition, l’analyse du cas Morandi – le pont qui s’est effondré à Gênes en 2018 – révèle le chemin parcouru en cinq décennies. Lors de son inauguration en 1967, l’ouvrage s’affiche comme l’affirmation d’une renaissance italienne, image de l’exploit du premier pont enjambant la ville, succès de la technologie, de la vitesse, de la voiture. C’est la victoire de l’infrastructure comme promesse de la richesse future. Le miracle – le mirage – s’effondrera en 2018, faisant 43 morts. L’ingénierie savante et esthétique d’un pont à haubans en béton a fait place, cinquante ans plus tard, à la révélation d’une maîtrise approximative du vieillissement du béton… le symbole s’inverse pour devenir celui de la dislocation de l’Europe, et la rupture de ses voies d’accès. Entre croissance et décroissance, les artistes d’aujourd’hui s’emparent de l’actualité, décryptent, analysent, témoignent, racontent, et transmettent leur vision du monde.

Laissons aussi une place au rêve dans cette nouvelle édition, à travers notamment les collages délicats de Katrien De Blauwer qui, par association d’images, convoque les imaginaires de la Nouvelle Vague ; une Nouvelle Vague que personne n’a mieux connu que Raymond Cauchetier. Le photographe célèbre cette année ses 100 ans en nous ouvrant grandes les portes de ses archives. En 1959, Cauchetier immortalisa À bout de souffle, le chef-d’œuvre de Godard, arrêtant dans leur fuite Jean-Paul Belmondo et Jean Seberg :

 
« C’est vraiment dégueulasse
– Qu’est-ce qu’il a dit ?
– Il a dit vous êtes vraiment une dégueulasse
– Qu’est-ce que c’est : dégueulasse ? »

C’était les Trente Glorieuses. La France produisait, la France consommait, sans se poser de questions. La télévision n’avait pas encore envahi les foyers, et face à la demande toujours croissante de la presse illustrée, Raymond Cauchetier, quand il n’était pas photographe de plateau, alimentait à un rythme effréné les publications bon marché en romans-photos. Importées d’Italie, ces courtes histoires à l’eau de rose, découpées comme un film, en dizaines d’arrêts sur image, captivaient chaque semaine des millions de lecteurs.

Arles, c’est donc encore une traversée dans le temps, que les artistes remontent ou descendent au gré de leur inspiration. Diana Markosian plante son décor dans la Russie des années 1990. Les séries télévisuelles ont pris le relais de la presse illustrée, une époque marquée du sceau de Dallas, Dynastie ou Santa Barbara. Markosian a grandi dans la Russie post-soviétique de Boris Eltsine, celle de la réconciliation des deux blocs autour de la loi du marché. Le 2 janvier 1992, elle a trois ans quand pour la première fois, la télévision diffuse une série étrangère. Santa Barbara devient un phénomène. Trois fois par semaine, des millions de téléspectateurs, toute affaire cessante, se dirigent vers leur poste de télévision ; pour rien au monde ils ne rateraient le début d’un nouvel épisode. Boris Eltsine ne s’y trompe pas et s’adresse régulièrement à ses compatriotes juste avant le début de la diffusion. La mère de Diana est fan du soap opéra qui symbolise l’eldorado. Fascinée, elle se lance dans une relation épistolaire avec un résident de la petite cité fantasmée. Du jour au lendemain, elle devient l’épouse par correspondance d’un Californien bedonnant, et abandonne son pays pour partir avec ses deux enfants à la poursuite de l’American Dream

Mais le monde ne se limite pas à ce que nous connaissons, et sur certaines cartes se dessinent encore des zones interdites. Celles, justement, proscrites par l’Amérique qui les a inscrites sur sa liste noire. Cette année, les Rencontres d’Arles lèvent le voile sur deux de ces territoires peu connus : la Corée du Nord et le Soudan. Ils sont rares ces pays dont nous n’avons pas d’image, dont nous ne connaissons aucun photographe. La Corée du Nord est certainement le pays le plus fermé au monde. Pourtant, Stéphan Gladieu s’y est rendu cinq fois depuis 2017. Il y a photographié ses habitants au détour de rencontres, déployant un studio de rue pourvu de deux flashs qui permettent de saisir des portraits en les détachant du contexte. Une belle métaphore de la situation locale.

Le Soudan, lui, après trente ans d’une dictature interdisant jusqu’au moindre déplacement, vient de s’ouvrir. Le soulèvement exemplaire de la jeunesse a envahi la rue et les réseaux sociaux. Pendant de longs mois, elle n’a rien lâché jusqu’à obtenir la destitution de Omar el-Bechir et la mise en place d’un conseil de transition démocratique. La liberté de la presse est rétablie. La documentation et la publication des photographies du sit-in, de son organisation politique et sociale, est un exemple unique de la résistance 2.0. Nous avons sélectionné huit photographes qui ont participé à cette révolution par l’image.

Enfin, pour revenir à Chaplin, je voudrais dédier cette 51e édition des Rencontres d’Arles à tous les petits poissons qui, hier comme aujourd’hui, par leur agilité, leur conviction, leur détermination, mais aussi par leur enthousiasme, leur envie de partage et d’aventures collectives, continuent de narguer les requins.

Au moment d’écrire ces lignes, j’apprends ma nomination à la tête de la Villa Médicis. J’en suis très heureux, c’est un honneur et une reconnaissance du travail accompli pour Arles. Depuis six ans, il a fallu se battre, se réinventer, réinventer des lieux qui manquent toujours au bon déroulement du festival ; nous sommes aussi l’un de ces petits poissons. Mais porté par l’énergie d’une équipe exceptionnelle, par l’enthousiasme sans faille des artistes et par l’adhésion hors norme du public, fabriquer les Rencontres a été un bonheur chaque jour renouvelé. C’est avec une grande tristesse que je vous quitte.