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Une école française

François Hébel, directeur des Rencontres d’Arles.


Dix ans, vingt ans, trente ans, c’est le temps nécessaire pour que s’épanouissent les talents de photographes, d’historiens, de commissaires, formés à l’École nationale supérieure de photographie depuis sa création en 1982 à Arles.

Née de la volonté de Lucien Clergue, Jean-Maurice Rouquette, fondateurs des Rencontres avec d’Alain Desvergnes, un important directeur de ce festival puis de l’école, dont il définira les moindres détails avec l’aide de sa femme Marie-Annick Lenoir, la petite soeur des Rencontres a bénéficié des moyens consacrés à la culture par François Mitterrand et Jack Lang à l’arrivée de la gauche au pouvoir en 1981.


L’influence de Maryse et Antoine Cordesse, soutiens indéfectibles et bienveillants de la photographie à Arles, sera déterminante. Relayés par Michel Vauzelle, porte-parole du président et Gaston Deferre, ministre de l’Intérieur et de la Décentralisation, ils firent inscrire l’École nationale de la photographie d’Arles dans les grands projets du président de la République, au même rang que la réfection du Grand Louvre, le ministère des Finances à Bercy, la création de l’opéra Bastille, la Grande bibliothèque de France ou l’arche de la Défense.


Le plus petit et le moins cher des grands projets, il était temps de l’évaluer. L’édition 2012 des Rencontres d’Arles lui est entièrement consacrée.


Alors qu’une surenchère du marché accorde des sommes vertigineuses aux anciens élèves des écoles de Düsseldorf (Andreas Gursky, Thomas Ruff, Elger Esser, Candida Höfer), ou de Yale (Gregory Crewdson, Philip-Lorca diCorcia), que l’école anglaise est reconnue comme un mouvement informel dont Martin Parr serait le leader, on est en droit de s’interroger sur ce que sont devenus les plus de 640 étudiants arlésiens.


Ce projet que nous avons inventé avec Rémy Fenzy, l’actuel directeur de l’école, lui-même diplômé en 1989, les enseignants et anciens directeurs, s’appuie sur deux certitudes : l’école d’Arles reconnaît à la photographie une place à part entière dans l’art contemporain et son programme ne cherche pas à mouler des élèves dans le style de ses enseignants, mais à les doter de connaissances et de capacités critiques leur permettant d’évoluer dans l’excellence mais dans la diversité.


Tous les anciens élèves interrogés, décrivent une sortie de l’école violente, tant ils y avaient passé trois ans intenses, et combien toutes leurs certitudes y ont été remises en cause.

Un étudiant fait le tri dans ses naïvetés, cherche sa voie, il faut lui donner le temps de trouver son propre vocabulaire, son esthétique, de se libérer des grands maîtres découverts à l’occasion des études. De même que l’on ne demande pas à un élève ingénieur de construire un pont, on ne peut attendre d’un étudiant d’avoir la fulgurance que lui apporteront ses propres recherches et l’expérience.

C’est aussi la raison pour laquelle nous avons attendu cette maturité pour célébrer le bilan. Ce constat n’ayant jamais été mené, il était risqué.


Il en résulte un feu d’artifice de styles et de talents pour les photographes, et de réels points de vue stimulants de la part de ceux devenus commissaires d’exposition.

Si seuls quelques noms sont repérés du public, tous méritent une reconnaissance à part entière. La sélection que nous avons faite est évidemment arbitraire, d’autres auraient tout autant dû figurer sur cette liste.

Comme toujours aux Rencontres nous avons privilégié les expositions individuelles, montrant un parcours significatif d’une trentaine de photographes. Les expositions montées à partir de collections sont aussi le fruit de commissariats d’anciens élèves devenus historiens de la photographie.

Pour ceux qui ont choisi de pratiquer la photographie, il est difficile de généraliser une filiation scolaire, ce qui réjouit les enseignants d’Arles ne voulant pas reproduire le phénomène de l’école allemande ou américaine. Ces photographes sont également éloignés des stéréotypes de la photographie française humaniste. S’il faut chercher un héritage, il se trouve pour quelques uns dans un rapport au paysage, dû sans doute à la mission photographique de la Datar, qui a tant marqué les années 1980-1990 en France. Mais c’est loin d’être le cas de tous ceux présentés ici.


Enfin, en consacrant à chacun d’entre eux une exposition, nous tenions à rappeler que l’enseignement de l’ENSP a été fortement marqué par ses trois professeurs d’origine, Alain Desvergnes, Christian Milovanoff et Arnaud Claass, tous trois photographes.


Une école française ne peut que se nourrir d’autres cultures. Pour cette raison, nous avons associé à cette fête des responsables d’écoles de photographie de quatre continents et leurs invités photographes du monde entier à travers le prix Découverte, ainsi que de grands artistes étrangers ayant choisi la France, Josef Koudelka, Amos Gitaï et Klavdij Sluban.

Le prix du Livre sera accompagné cette année d’un hommage à Contrejour, maison d’édition de Claude Nori, carrefour influent de la photographie française au tournant des années 1970-1980.


L’association du Méjan et le centre des Musées nationaux complètent ce panorama en invitant d’éminents artistes, pour la plupart français, utilisant la photographie avec notamment Sophie Calle qui exposera à la chapelle du Méjan.


La mission éducative des Rencontres d’Arles se développe, à travers l’édition d’un jeu pour les écoles consacré au décryptage des images, testé avec succès lors de la dernière « Rentrée en Images », des stages désormais proposés toute l’année, et le lancement de production de films diffusés sur le Net à partir des Rencontres de l’été.

Le travail avec les anciens étudiants de l’École de photographie d’Arles a été pour toute l’équipe des Rencontres une suite de moments réjouissants, de surprises émerveillées à la rencontre de créations mal connues et de découvertes passionnantes dans les collections du musée Galliera, de la Société française de photographie, du Fonds national d’Art contemporain, de la collection du péruvien Jan Mulder ou des Fratelli Alinari de Florence.

Une école française existe bel et bien, elle est multiple, dense, gaie, instruite, et si parfois trop modeste, elle n’en est pas moins bourrée de talent.