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EXPOSITIONS 2014

7 juillet - 21 septembre

Parade

par François Hébel, directeur des Rencontres d’Arles. Éditions 1986 et 1987 puis de 2002 à 2014.


En quinze éditions, j’ai toujours considéré Arles comme une scène théâtrale à l’échelle d’une ville, destinée à propulser les photographes sous les projecteurs, à leur tendre des micros (parfois des mégaphones!), à échanger avec leurs publics.


Avec la scénographie d’Olivier Etcheverry et les équipes de Nicholas Champion (assisté de Patrice Falcot notamment), nous créons des décors pour leurs uvres dans des sites merveilleux que nous inventons. Ils sont réalisés par une équipe technique de plus 70 membres pilotés par Olivier Fisher et Franck Billela (constructeurs), Véronique Férré (peintres), Étienne Esnault (éclairagistes), Françoise Perrono (accrocheurs), et de nombreux autres métiers : serruriers, constateurs, transporteurs, runners pour la plupart formés au théâtre et au cinéma.


Avec Aurélien Valette, les équipes d’Olivier Koechlin, Valentin Bardawil et Claudine Maugendre, nous inventons des spectacles pour scénariser en live, en musique et en ligne des parcours de photographes dans les nuits arlésiennes.


Autour de Claudine Colin et de son bureau de presse, ou d’Agnès Benichou et du protocole, règnent pendant les dix jours d’ouverture une ambiance de première, comme lors des fêtes merveilleuses qu’organisent Anne Igou ou nos partenaires pour remercier artistes et journalistes venus de loin, seuls moments VIP de ce festival résolument ouvert à tous.


L’exposition d’un photographe à Arles est une performance au sens où il s’agit de montrer son uvre, de l’exposer avec justesse et de lui faire passer un cap inhabituel pour beaucoup, celui de la confrontation publique, de la simple visite d’exposition jusqu’aux 2000 spectateurs du théâtre antique en passant par les nombreux débats, les stages et les passionnants colloques montés par Françoise Docquiert. L’équipe de production des expositions, aujourd’hui Julie Héraut et Safia Belmenouar encadrées par Aurélie de Lanlay, prépare à distance et dans les moindres détails la venue à Arles de photographes de toutes origines.


Seule consigne: au lever de rideau et malgré nos conditions foraines d’exposition, l’artiste, le commissaire ou le collectionneur doit être satisfait. Là encore, l’effet scène amplifie la perception que l’on a du bonheur ou de l’insatisfaction. Cela impose à l’équipe de se surpasser pour planifier une logistique complexe, les Rencontres produisant chaque année ce qu’une institution photo classique programme en cinq ou dix ans.


Michel Bouvet réalise ces affiches qui font tant parler des Rencontres et d’elles-mêmes. Souvent primées, elles sont l’objet d’expositions aux quatre coins du monde : elles sont si théâtrales que des théâtres les copient.


Très vite suit le dépliant programme, le bout de papier le plus précieux d’une visite estivale. Les graphistes (Azadeh Yousefi, Stéphane Tanguy et Ghaïta Tauche-Luthi) en soignent chaque détail afin de respecter les visiteurs qui nous font le réel plaisir de venir jusqu’à notre petite ville. Une superbe application nomade en décline le contenu et un site permet de revivre les meilleurs moments.

Le catalogue, produit en trois mois autour de Joséphine Gross par l’équipe de production des Rencontres et Géraldine Lay pour Actes Sud, est le meilleur ambassadeur pour recruter des artistes et des visiteurs. Enfin, les produits siglés Rencontres, dont la vente garantit notre liberté, font fureur dans nos boutiques animées par Stéphanie Retière et Morgane Robcis.


Cette base de programme permet aux différents services éducatifs de déployer leurs propositions: la Rentrée en Images (10 000 élèves, 330 classes chaque année) mise en uvre par Isabelle Saussol, les stages pour lesquels Fabrice Courthial donne forme à tous les fantasmes des photographes qui les animent, les consultations de portfolios sous l’horloge livrés à la bienveillance élastique d’Anne Fourès, et le travail des quinze médiateurs qui vont à la rencontre des publics.


Comme dans tout spectacle il est des figurants et, aux Rencontres, leur rôle est de premier plan: ce sont les 200 gardiens d’expositions. Ils sont le premier contact avec les visiteurs durant tout l’été. Les Rencontres, avec l’aide de l’État et de la Chambre de commerce, dispensent à ces personnes, chômeurs de longue durée pour la plupart, une formation de quatre mois (accueil, langues étrangères, informatique, sécurité) avant de les employer les trois mois suivants. À l’issue de leur contrat, ils reçoivent un diplôme qui leur permet d’espérer retrouver plus vite un emploi. Autour de Monique Lopez, ils rejoignent la troupe lorsque le chapiteau se monte et la quittent lorsqu’il s’affale. Il est difficile, sans l’avoir vécu, d’imaginer l’émotion qui règne lors de la dispersion de ce groupe.


Une véritable troupe ! Une belle troupe. Quinze permanents et plus de 360 collaborateurs encadrés magistralement par Aurélie de Lanlay, administratrice qui fait face aux situations d’une variété rare avec un sang-froid de chaque instant. Elle est secondée par l’exceptionnelle Agnès Benichou dont les qualités humaines ont aidé beaucoup de collaborateurs lors des raz-de-marée de juin et juillet.


Oui, tout ce monde n’avance pas sans émotions. Quelle que soit leur fonction dans l’équipe, tous aiment l’art. Ils sont les premiers à découvrir un programme, ils sont aussi ceux qui l’analyseront le plus en profondeur. Ils en ont vu d’autres, des envers et des endroits du décor. Leur il est aiguisé, leur perception des êtres aussi.


J’aime cette équipe qui m’apprend autant que j’aime les photographes qui nourrissent mon imaginaire. Beaucoup d’institutions se consacrent à l’uvre d’artistes disparus, évitant l’angoisse des contemporains. Cette angoisse, cette perception insatisfaite de l’état des choses, insatiable quant aux possibilités de produire et d’être reconnu, sont le moteur de mon métier.


Rendre un artiste visible est le plus beau cadeau à lui offrir. Nous nous appliquons à faire d’Arles un coup de projecteur efficace, et les artistes nous le rendent bien en déployant une énergie extraordinaire lorsqu’ils y sont invités.


Les Rencontres sont aussi le lieu de débat des ouvertures du champ photographique. Dans les dernières années, le vernaculaire, la photographie chinoise, russe, mexicaine, argentine, sud-africaine, la photographie non plus hors les murs mais sur les façades ou dans le cyberespace, l’essor du livre, sont quelques-uns des nombreux thèmes proposés au public comme aux professionnels ou aux enseignants.

Nous avons prôné une spécificité du genre photographique mais une perméabilité de ses usages, revendiquant une programmation transversale et non sectaire éclairée par l’apport de nombreux commissaires de rang international.


Cette troupe a vu passer beaucoup de jeunes –souvent stagiaires– venus s’y former, très vite chargés de lourds projets tant l’urgence y a été constante, encadrés par quelques acrobates expérimentés. Il faudrait les citer tous tant ils ont contribué à réinventer cette scène. Alain Arnaudet et Alice Martin les ont successivement encadrés les premières années de cette nouvelle formule. Pascale Giffard, Eva Gravayat, Prune Blachère, Sylvain Hébel, Valérie Louic, savent les risques qu’il a fallu prendre pour mieux servir la photographie que certains cantonnaient à un spectacle de série B.


Florence Maille, Marie Terrieux, Clémentine Aubry, Juliette Vignon, Stéphanie Retière et Lauriane Hervieux ont assumé, sans jamais afficher de scepticisme, tous les nouveaux tours qu’il me semblait nécessaire d’ajouter chaque année.


Ils et elles ont essaimé dans différentes institutions où le temps et les moyens leur est donné de faire autrement. Malgré la distance, ils sont restés un groupe d’amis fidèles et rejoignent souvent la troupe à la nuit tombée.


C’est à mon tour de quitter cette troupe pour poursuivre ailleurs un voyage commencé il y a trente-quatre ans grâce à ceux qui ont fait ce choix difficile d’être photographes.


Il n’était pas possible de sortir de scène autrement que de façon théâtrale. Cela a pris des accents dramatiques (dépit amoureux, trahison, complot politique, bouffonnerie, épopée) plus que de comédie légère. Il en est ainsi des lieux qui ne laissent pas indifférents. Arles touche pour toujours si l’on y est sensible une première fois.


Il était donc normal d’offrir une dernière parade autour de quelques-uns des nombreux amis qui ont marqué l’histoire récente du festival: Raymond Depardon, Christian Lacroix, Martin Parr, Lucien Clergue, Erik Kessels, Bill Hunt, Joan Fontcuberta, Luce Lebart La nostalgie n’étant pas nôtre, ils offrent tous des propositions nouvelles.


Mais nous tenions aussi à inviter des artistes et commissaires dont la présence est inédite aux Rencontres, au premier rang desquels David Bailey, Vik Muniz, Patrick Swirc, Artur Walther, Daile Kaplan, les cinq commissaires et les dix nominés du prix Découverte, et de nombreux autres parmi lesquels l’acteur et réalisateur Vincent Pérez dont la première passion était la photo.


Quarante-cinq ans d’histoire des Rencontres, le chapiteau va changer de forme.


Merci aux partenaires privés qui ont permis ce développement dans une liberté artistique totale, qui ont su entraîner leurs amis, clients et collaborateurs et même être créatifs, contribuant ainsi à l’effervescence. Leur fidélité a permis de rassurer nos comptables Huguette Veyrier puis Anne Galle alors que nous prenions tous les risques. Merci à la constance des partenaires publics.

Merci aux Arlésiens, hôtels exquis, restaurants délicieux, taxis infatigables, terrasses de cafés salutaires, équipes municipales enthousiastes, institutions culturelles accueillantes, à l’association du Méjan de Jean-Paul Capitani, aux précieux tuyaux de Fred Oggier et à la fidélité de trente ans de Claude Sintes, qui est convaincu que l’archéologie de son musée a tout à voir avec la photographie. La qualité de leurs êtres et de leur travail participe largement de l’enracinement irréversible des Rencontres à Arles.


Merci à tous les amis, aux premiers rangs desquels Lucien Clergue, Jean-Maurice Rouquette et Maryse Cordesse, et aux personnalités qualifiées du conseil d’administration qui ont soutenu très activement cette excitante aventure.


Merci à ceux qui ont permis le renouveau de ce festival sous un nouveau format: François Barré avec qui nous l’avions écrit et monté (président de l’association de 2002 à 2009) et Jean-Noël Jeanneney (président depuis 2009) avec qui nous l’avons largement développé. Leur soutien sans faille et clairvoyant, rapidement mêlé à de l’amitié, a été essentiel au succès que nous avons connu. Tantôt conseils, tantôt remparts, ces deux présidents si différents et si disponibles n’ont cessé d’encourager l’audace et la singularité.


Tous mes vux sincères accompagnent mon successeur pour inventer de nouvelles saisons, faire évoluer la formule pour les futures générations de la photographie. Je lui souhaite, lui aussi, de connaître le bonheur à Arles.


Merci aux photographes, merci aux visiteurs, merci à la merveilleuse troupe des Rencontres.


Rideau.