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RENCONTRES D'ARLES,
IMPRESSIONS PHOTOGRAPHIQUES
Par Christian Lacroix,
commissaire invité des Rencontres d'Arles 2008.
Elle est en long manteau épais de laine rase et rousse, des boucles courtes artificielles, une grande bouche rouge. Il est mince et pâle, la pipe à la bouche, les cheveux blond cendré au vent des bords du Rhône. Ce sont mes parents. Ils rient parce que je tiens la boîte Kodak, maladroitement, j’ai 3 ou 4 ans, je me souviens de ce moment. De ces deux premières photos, mon père sort flou, ailleurs, l’œil mi-clos et souriant, ma mère ne garde qu’un quart de visage dans le coin en bas à gauche et s’esclaffe, immobile. Mon œil pervers ou sophistiqué d’aujourd’hui n’a pas le dégoût des « clichés », à tous les sens du mot, surtout les ratés auxquels je suis tenté de prêter un relief poétique particulier. En songeant à eux, je me dis que j’avais réussi là le portrait parfait, pertinent de mes parents, un adorable père distant et effacé, une mère coincée qui ne se montre guère mais amuse et s’amuse.
Dans les boîtes à biscuits en fer-blanc chez les uns, dans d’anciennes boîtes de chocolat somptueuses (d’un autre temps), en soie peinte à la main, s’entassaient sans classement ni chronologie les photos de mes deux familles. Des vues minuscules au milieu d’un épais cadre blanc crénelé, des diapositives déjà délavées, des médaillons sépia en cartes postales, des photos en petits formats dentelés, des portraits de studio, des enfants inconnus sur peau d’ours ou de bique, des mariés godiches ou improbables, des communiants gominés et fervents coagulaient ensemble selon un joyeux pêle-mêle. Enfant tapi/ lové dans une cellule encore maternelle, je me suis mis à collecter/ considérer le monde depuis cette bulle de protection où les journaux, les magazines et les images solaires de toutes sortes m’ouvraient les yeux davantage que toutes les illustrations de mes livres de jeunesse.
Le sort en était jeté, pour longtemps je ne serais du monde que par clichés/ tirages/ épreuves/ impressions interposés. Mon œil, ma rétine, mes pupilles seraient lentille, objectif, diaphragme, passivement contemplatif certes, mais si ré-actif intérieurement dans cette observation, imprimant à jamais dans mon esprit-imagination cette confusion des genres : photo = vie, photo = peinture, nature = photo, peau = photosensibilité, histoire-géo = photo, famille = photo, politique = photo, quotidien = photo…
Immobile, les yeux vissés sur le papier argentique de toutes mes forces, je le transperçais en vrille, en spirale auto-hypnotique pour traverser/transpercer le miroir comme je l’avais lu chez Lewis Carroll. Je voulais m’abstraire des mornes contingences qui m’étaient proposées pour aller puiser la vraie vie dans ce sépia ou ce noir et blanc de plus ou moins bonne qualité. Ce qu’on ne nommait pas encore pixel mais grain de papier journal, retouché grossièrement ou non, me donnait encore d’autres échappatoires, d’autres images fantasmées d’une surréalité dévoyée.
Il me semble que la photo a été ado(lescente) avec moi, explosion pop, expériences cinétiques, affirmation de la sensibilité/ sexualité, prises de conscience politique, redécouverte des grands maîtres des années 1920 et 1930.
Adulte, je me suis senti prendre un peu de couleurs petit à petit, venir au monde, sortir du cadre, ajouter une troisième, une quatrième, une cinquième dimension aux images-hologrammes, vidéos, installations, tout un rhizome photographique échafaudé en béquille/ étai du monde.
Après le temps exploré, surfé, l’espace, l’ailleurs, les réalités lointaines, le voyage certes toujours « en chambre » mais « rapporté » (« reporter »).
Et me voilà dans une chambre noire, rouge, verte et à jamais un arbre à clichés, un mât de cocagne photographique, une maison de papier photosensible d’images en errance/déserrance de bribes d’histoires, d’écrans.
En répondant à l’invitation de François Hébel et François Barré à devenir le commissaire invité des Rencontres d’Arles, il était vain d’échapper à la tentation de devenir le commissaire de mes propres impressions.
J’ai souhaité en revanche me libérer du sépia et du noir et blanc, qui sont ceux de la nostalgie, en invitant la couleur, les couleurs et les nuances qui sont celles des amis, des artistes, des rencontres, des découvertes récentes et anciennes. Ils sont les invités qui constituent ce programme que je souhaite « arrêté », à l’imparfait comme au présent de mes souvenirs contemporains.
Le moment est venu, il faut « rentrer », revenir à la source et faire partager ce butin de cinquante et quelques années. Accepter enfin de participer à ces Rencontres car l’heure a sonné. « Rencontre » au Moyen Âge signifiait, comme encore aujourd’hui en terme sportif, l’action de se battre. Je préfère au pugilat le sens plus tardif de « hasard », comme on dit « fortune », « aubaine », ces coïncidences profondément provoquées qui me sont un autre moteur privilégié.
L’équation de départ, c’était « Rencontre/Photo/Arles ». De ce big-bang, de ce combat entre Arles et les arts de toutes sortes, de ces hasards lumineux, que m’est-il advenu comme rencontres ? Des écrivains d’images, des recycleurs, des témoins, des compilateurs, des explorateurs, des apprivoiseurs, des décorateurs, des agaceurs, des électrons libres, des poètes, de grands calligraphes, des peintres, des soldats, des prestidigitateurs, des vampeurs. Parce que ce sont eux et parce que c’est moi. Ils m’ont aidé à voir, à regarder, à m’avancer, à me révéler. Je serai donc modestement un peu leur Go-
between, leur Interprète, leur Passeur en les invitant à se montrer, à se « révéler » à d’autres au milieu de ces pierres qui me sont « chair ».
Ceux qui s’attendent à un festival « Fashionnista » auront le droit d’être déçus. D’ailleurs qu’est-ce que « Mode » veut dire aujourd’hui ? J’aimerais mieux le masculin, « Un » mode d’être, de se montrer, de paraître. Alors ne pas s’arrêter aux poses et postures, aux étoffes et aux fards mais gratter sous la peau, sous le regard pour approcher au plus près ce qui parmi ces millions ou milliards d’images qui me sont passées par la rétine, ont provoqué l’œil, arrêté mes goûts et mes couleurs, peut constituer le chemin de cailloux blancs où entraîner les visiteurs de cette 39e édition.
« Rien de plus grave que la futilité », disait Cocteau qui s’y connaissait. Rien de plus essentiel que l’accessoire. Ceux que j’ai invités viendront donner leur version de ce qui au-delà d’un défilé, d’un décor, d’une robe, d’une parure, d’un corps, d’un visage, d’une gestuelle, d’un cliché, nous parle d’identité, de présence, d’absence, de « petite-mort », de vie, de vide, d’hier, de maintenant, d’ici, d’ailleurs.
Je tenais aussi à ce qu’Arles et les Arlésiens soient partie prenante de cette édition. Par leurs clichés du « plus beau jour de leur vie », par la recherche d’instants et de visages évanouis de l’histoire proche que j’ai connue, par le témoignage des travaux et des jours pas si anciens mais révolus ; au-delà des folklores, les chantiers de fouilles de tout un passé/présent qui fait partie de mon « tissu » intime.
Bref, plutôt les coulisses que le plein-feu, plutôt l’anonyme que la pompe officielle, plutôt la nudité vraie que les falbalas, l’humble et l’anodin plutôt que la gloire convenue et la reconnaissance forcée, plutôt l’empreinte que l’évidence, plutôt l’interstice, la faille, la rupture, le glissement, l’incident, le « suspens » que la grand-messe des certitudes péremptoires.
En ces replis labyrinthiques et initiatiques de l’intime, la lumière sait aller lorsqu’elle est bien dirigée, fût-ce en clair-obscur. C’est un peu cette opération à cœur ouvert d’une ville et de mes propres rencontres que je souhaite donner à voir.
Retrouvez l'interview et le reportage sur Chrisitian Lacroix, commissaire invité des Rencontres d'Arles 2008 sur MyArles Web-TV (Chaînes Expo et Event)
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Christian Lacroix
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12 juillet, Josef Koudelka, Prix des Rencontres, Christian Lacroix
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