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D'Arles à la Maison Lacroix
Photographie vestimentaire
Photographie vestimentaire
Commissaire de l’exposition : Olivier Saillard,
responsable de la programmation des expositions aux Arts Décoratifs, Paris.
Aux grands défilés des griffes qui naissent à la fin du XIXe siècle à l’initiative de Charles Frédéric Worth, l’inventeur de la haute couture, qui se succèdent et s’accélèrent au XXe siècle, il convient d’ajouter la longue liste des illustrateurs et des photographes. Quand les signatures graphiques se posent à l’intérieur des vêtements, d’autres s’installent au sein des rédactions de magazines de mode et griffent le papier glacé. Formes vestimentaires et gestuelles, optiques en noir et blanc, puis en couleurs créent le filtre d’une époque. Vêtements et images de vêtements entreprennent une course de relais qui s’accroît en même temps que le statut du couturier se médiatise. Georges Hoyningen-Huene, Edward Steichen, Horts P. Horst, Man Ray ou Irving Penn magnifient les expressions vestimentaires de Paul Poiret, Madeleine Vionnet, Coco Chanel ou Christian Dior. Tous écrivent l’histoire de la photographie de mode, celle-là même que récitent les ouvrages officiels. Pour autant, il existe un segment qui reste totalement méconnu, enseveli sous un statut documentaire ou technique, parfois même méprisé : celui de la photographie documentaire, du reportage de mode qui fixe la réalité du vêtement sur le corps vivant ou en nature morte. Située en amont ou en aval des grands studios et des photographes qui ont étendu leur influence sur les magazines, cette photographie de tous les supports a traversé le XXe siècle en épousant les seconds rôles. Regardée comme un document de travail par les maisons de couture, les journalistes et les acheteurs, ou comme un document juridique, cette photographie de tous les instants de la création est une photographie qui n’est de mode que par son sujet et moins par son style.
Elle devient factuelle, étrangement moderne comme dans les dépôts de modèles des années 1920 et 1930 où les mannequins photographiés de face, de dos et de profil attestent d’une saison, d’une année de création et luttent explicitement contre la copie. La photographie de chacun des modèles d’une collection, publiée au sein de documents appelés « look books », est relativement proche du constat policier ou du procédé d’archivage et d’inventaire. Utilisée par les acheteurs, les journalistes ou tout autre intervenant professionnel de mode après les défilés, elle s’est répandue après les années 1970 et sert d’inspiration, de communication visuelle, en dépit de sa neutralité affichée pour certains créateurs comme Martin Margiela. Souvent reléguée aux premières et dernières pages des magazines de mode, la photographie de défilés est un vaste domaine qui mobilise une profession nomade qui, de podium en podium capte les collections de vêtements fraîchement proposées. De valeur informative, elle médiatise les collections récentes et rend compte de l’atmosphère décorative du défilé. Photographie d’actualité, de reportage et de mode, elle impressionne par le nombre. Certains photographes de défilés comme Guy Marineau, travaillant pour toute l’industrie de la haute couture et du prêt-à-porter depuis bientôt quarante ans ont accumulé un patrimoine photographique qui n’a d’égal que le nombre de défilés et de modèles toujours plus vertigineux. À cela, il faut ajouter les noms et les marques qui se sont démultipliés dans les capitales : Paris, Milan et New York ; où la mode se joue tous les six mois selon un rythme de production qui laisse perplexe. Destinées à être éditées en masse pour rendre compte de l’actualité des maisons de mode, ces photographies sont appelées à mourir aussi vite que les engouements se succèdent. Quand les uns ont pour mission de photographier sur podium les propositions de chacun des couturiers et créateurs, d’autres ont pour fonction de fixer la mode telle qu’elle se porte dans la rue. Ce phénomène exponentiel s’est développé surtout avec la naissance des « blogs » et la démocratisation des usages liés à Internet. Véritable source d’inspiration pour les créateurs eux-mêmes, ces reportages de mode in situ présentés sur fond d’écran ou sous forme de magazines, dont le Japon est très friand, ne diffèrent pas de ce que les frères Seebergers réalisaient au début du XXe siècle. À cette époque, le théâtre ou les courses de chevaux sont prétextes à photographier les élégantes en robes habillées. La notoriété des couturiers se fait via les clientes, actrices, comédiennes ou femmes du monde en balade. Sous l’objectif des frères Seebergers, elles ont participé à fixer les modes d’une époque au même titre que les jeunes filles aux cheveux peroxydés ou les jeunes garçons aux lunettes fumées photographiées par « The Sartorialist »* qui sont les témoins des allures d’aujourd’hui.
Parmi les pratiques photographiques que la mode a rangées du côté des captations, la vidéo de mode occupe un espace équivalant à celui des clichés de défilés. Elle est un outil de diffusion avant d’être un enjeu artistique. Pour autant, certains créateurs ont tenté de concilier les deux. C’est le cas de Marithé & François Girbaud, qui ont demandé en 1988 à Jean-Luc Godard de réaliser la vidéo de leur défilé. C’est le cas également de Jean Paul Gaultier, qui durant toutes les années 1980 a commandé des vidéos sur le format des clips musicaux pour mieux rendre compte de l’essentiel créatif de ses collections. D’autres s’y sont exercés comme Martin Margiela, Viktor?& Rolf ou Bless, participant à écrire une histoire de la vidéo de mode au XXe siècle, dont la rétrospective est à même d’être contée. Dépôts de modèles, photographies techniques de look books, images volées de défilés, images en mouvement définissent le champ vaste des usages de la photographie de mode. Tenu volontairement éloigné de la photographie solennelle, véhiculée par les magazines de mode, ce segment proche du documentaire, du constat policier, du catalogage et du reportage, dont la fonction est de renseigner, transforme les contraintes en nécessités esthétiques. Le systématisme et la modernité qui se dégagent des séries identiques et singulières, leur nombre étourdissant, le caractère factuel appellent à être considérés impérativement. Ils mettent en évidence les sujets mannequins et vêtements qui, pour évidents qu’ils soient, avaient disparu de la photographie de mode, prisonnière parfois des efforts créatifs ou des excès de médiatisation.
Olivier Saillard
* http://thesartorialist.blogspot.com
Retrouvez l'interview d'Olivier Saillard, commissaire de l'exposition La photographie vestimentaire sur MyArles Web-TV (Chaîne Expo)
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