Patrick de Carolis, président du conseil d’administration de l’ENSP et Rémy Fenzy, directeur de l’ENSP.
«Sans anniversaire,
comment savoir que nous existons et que le temps nous est compté ?»
Marie Desplechin, Sans moi.
Établissement d’enseignement unique, entièrement consacré à ce qui le définit de manière exemplaire – l’art, la photographie, l’image –, l’École nationale supérieure de la photographie a aujourd’hui trente ans. Trente années durant lesquelles l’image fixe (et parfois en mouvement) n’a cessée d’être à la fois pratiquée et étudiée, passionnément, dans toutes ses particularités, par-delà ce que sa surface lisse donne à voir de la vie. Ainsi, depuis 1982, les six cent quarante sept étudiants, de tous pays, ayant reçu une formation à l’ENSP contribuent largement à composer, même indirectement, l’histoire de l’art en général et celle de la photographie en particulier. Artistes, commissaires d’expositions, conservateurs, restaurateurs, responsables scientifiques de collections, responsables de centres d’art, galeristes, iconographes, journalistes, historiens, professeurs, collectionneurs, écrivains, tous irriguent et renouvellent, à leur façon, le vaste territoire de la création. Si, depuis sa fondation, l’ENSP prend soin de former avant tout des photographes auteurs, force est de constater qu’elle dispense aussi les moyens de découvrir d’autres champs inhérents au monde de l’image.
Au commencement, l’École a pris tournure dans l’esprit d’un petit groupe d’enthousiastes, Lucien Clergue, Maryse Cordesse, Jean-Maurice Rouquette, Michel Tournier, et d’autres, déjà engagés dans un festival consacré à la photographie (et aux photographes) qui, depuis 1968, réunit chaque été à Arles, une communauté grandissante d’adeptes du médium. Cette perspective correspondait alors à une volonté, farouche et légitime, d’offrir à la photographie un lieu exclusivement dédié à son enseignement. Puisque la musique et l’art dramatique disposaient de conservatoires assurant la formation des musiciens ou des comédiens, la photographie pouvait bien jouir d’un espace au sein duquel ses problématiques s’étudieraient de manière spécifique. Puis, en 1978, Alain Desvergnes a été appelé du Canada, où il enseignait depuis quelques temps, pour diriger les Rencontres Internationales de la Photographie et donner corps à cette utopie, ce centre d’Études visuelles qui, en 1982, a abouti à l’ouverture officielle de l’École nationale de la photographie (ENP). À l’époque, la témérité des uns et des autres, qu’ils en soient chaleureusement remerciés, s’est révélée décisive au développement d’un projet audacieux, aujourd’hui reconnu grâce au savoir-faire et, sans doute autant au « savoir-être » des différents directeurs, des artistes-enseignants, intervenants, créateurs ou théoriciens, penseurs, dont les contributions continuent d’enrichir un menu pédagogique consistant. Cette reconnaissance n’existerait pas sans la compétence d’une équipe administrative aussi dévouée qu’assidue et sans celle des responsables d’ateliers techniques, spécialistes des procédés argentiques ou numériques, sans lesquels l’établissement ne saurait rester à l’avant-garde de la création photographique.
Si la plupart des écoles d’art françaises et européennes ont, de tout temps, abrité en leur sein un « atelier photo », leur accordant une importance relative, l’avènement de l’ENP a surtout permis à la pratique photographique de s’installer durablement dans le paysage de l’enseignement supérieur. L’école s’est alors imposée, par la constance de son engagement, loin des tendances esthétiques à la mode ou des attentes d’un marché volatil, car l’image qui s’y crée se montre avant tout comme une image pensée. Toute la pédagogie, depuis trente ans, a été élaborée, selon l’évolution de toute l’histoire des arts de la représentation et de la photographie en particulier, pour permettre à chaque potentiel de s’épanouir. Ainsi, tout est offert à l’étudiant pour qu’il apprenne à regarder le monde auquel il appartient, qu’il puisse s’y retrouver, se poser les questions les plus appropriées, avec une culture suffisante, un esprit éveillé, pour qu’il soit en mesure in fine de faire exister dans son uvre, un point de vue, une manière conceptuelle et esthétique de poser un regard sur les choses, de les considérer selon son « être au monde ». Bien sûr, celui-ci passe par l’expérimentation de la substance variable de l’art, jusqu’à son appropriation, durant un cursus qui considère que toute recherche procède de la création et inversement. Comme l’a écrit Edgar Morin, dans Le vif du sujet, « la recherche du fondement de l’imaginaire conduit au réel mais la recherche des fondements du réel conduit à l’imaginaire », voilà en effet un grand paradoxe qui pourrait, aujourd’hui encore, inspirer la philosophie de l’établissement. Toutefois, au-delà des indispensables savoirs à acquérir – en fréquentant, par exemple, la bibliothèque qui, chaque année, s’enrichit à la faveur du prix du Livre – pour construire son identité de photographe, de femme ou d’homme d’images, pour développer son sens critique, il convient de travailler, de s’investir, sans contrainte mais en sachant faire preuve d’une évidente exigence. Voilà, peut-être, où se situe toute la singularité et, en somme, la véritable force de l’école.
Demain, il conviendra de confirmer son identité en tenant compte à la fois de la réforme des enseignements supérieurs artistiques et des nouvelles perspectives de création rendues possibles par l’influence des technologies de ce début de 21e siècle. Il s’agira de maintenir son rayonnement en l’impliquant toujours plus dans le champ de la recherche et de la création, en l’imposant comme membre fondateur du pôle de recherche et d’enseignement Provence / Méditerranée, en lui inventant un troisième cycle, en renforçant sa ligne éditoriale - notamment, la revue Infra-mince -, bref en rendant l’ENSP incontournable par un renforcement des liens avec ses partenaires territoriaux. Dans son nouvel édifice, à proximité du parc des anciens ateliers de la SNCF, avec, en son sein, un centre de conservation de fonds d’auteurs, l’ENSP disposera en conséquence des moyens adaptés à ses ambitions.
Cet été, par leur programmation extrêmement riche, les Rencontres mettent en lumière les innombrables talents formés par l’institution, que certains appellent désormais « l’école d’Arles ». Cela prouve qu’en ayant su s’attendre, les deux « surs » passionnées ont fini par se retrouver, même si, au fond, chacun sait « que toutes les passions sont surs ». Cela prouve surtout que François Hébel et l’ensemble de son équipe ont pris le risque de s’aventurer dans une région assez peu visitée et que, guidés par leur seule acuité, y ont découvert des merveilles. Il faut alors saluer leur investissement extraordinaire et l’absolue confiance qu’ils ont su accorder à l’ENSP. En témoignant toute notre gratitude à la direction artistique de ces Rencontres pleines de radieuses promesses, nous prouvons, à qui en douterait encore, que l’avenir saura nous concilier.