Étudiant à Paris, j’habitais rue Jean-Jacques Rousseau. Tous les matins, je traversais en courant la Galerie Verot Dodat encombré par mon carton à dessins, comme l’homme au portemanteau de la publicité « Cur Croisé de Playtex », qui soutient et sépare vos seins. Sans rien casser, je glissais entre les choses, je traversais la rue des Bons-Enfants, m’engouffrais dans le jardin du Palais-Royal, longeais les palissades du chantier des colonnes de Buren. Place Colette, je m’arrêtais au Nemour pour prendre un café sur le zinc. Adossée à la colonne Meurice, la vieille marchande de violettes préparait son étal et plantait dans des branches de cyprès des petits cônes de métal pour présenter ses humbles bouquets. J’aimais ce rendez-vous de chaque matin. [] Le soir, quand je rentrais, elle était encore là, espérant vendre aux spectateurs sortant du Théâtre-Français ses dernières fleurs fatiguées. Souvent, j’achetais les restes de son étal. Cinq francs les deux bouquets, destinés au petit autel de ma chambre de bonne. [] Le soir, je dévorais Les Métamorphoses d’Ovide : la mort d’Adonis, la mort de Hyacinthe, la mort de Cyparisse, la mort de Narcisse et autant de fleurs qui m’entouraient en rêve. [] De retour à Paris, le kiosque de la place Colette a remplacé la marchande de violettes. [] Des années de notes, d’histoires et de photographies de fleurs entassées, dévoilées pour un projet de vitraux en l’église Saint-Martin d’Harfleur. J’avais envie de retrouver le jardin de Marie, jardin d’Éden pour moi, baigné de lumière rouge sous la canopée du manteau de Saint-Martin. Couper l’espace en deux et dessiner un horizon de lumière ; au sol, des fleurs symboles de la passion auraient germé : une fleur de Muguet née d’une des larmes de la Vierge tombées au sol et les gouttes de sang qui maculent le sol au pied de la croix transformées en coquelicots écarlates. La primevère sauvage, par son trousseau de clefs clochettes jaunes, ouvre les portes du paradis, mais pas celle de l’église. À Arles à la chapelle Saint-Martin, Véronique, patronne des photographes, essuie le visage du Christ et la fleur du même nom porte en elle et pour toujours l’empreinte des deux yeux du prophète. Les fleurs sauvages, cadeaux du ciel ont trouvé un jardin de culture.