Il fallait qu’Arles soit au cur de ces 39e Rencontres, au cur battant de la ville, à l’Archevêché. Je ne suis pas assez dans le secret des dieux pour pouvoir remonter avec pertinence les fils qui font de cette ville une des héritières de Talbot, Niepce & Cie. Je ne saurais pas non plus être ce lecteur d’un magnétoscope idéal et « rewinder » ainsi le film de cette idylle qui doit garder ses mystères. Simplement j’ai souhaité amasser là le butin personnel et local, sinon intime, les vestiges ou témoignages plus ou moins vifs de cette étoffe tissée des autres pour mieux devenir mienne. C’est un miroir tendu à la ville et à chaque Arlésien, un rétroviseur sur le passé mais aussi un face-à-main sur le présent qui s’adresse à moi par la même occasion. Comme un banquet à partager, modeste et glorieux, humble et fastueux. Car le moindre des charmes « Arlaten » n’est pas cette proximité en perpétuel va-et-vient (qui peut se révéler un peu trop parisien et pour les initiés uniquement) tout à la fois rustique et royal. Il me fallait remonter le cours de ces impressions premières, des photos de famille, de presse ou de studio. Se faire l’écho des activités et des industries souvent évanouies qui employaient et nourrissaient nos parents, grands-parents et arrière-grands-parents. Avec le constat fataliste que de tant de bruits, d’ardeur et de sueur, il ne reste absolument plus rien. Grâce à Françoise Riss et toute l’équipe, j’ai pu voir exhumés ou ressuscités des images inconnues ou des clichés dont je me doutais tandis que d’autres ne survivront que dans ma mémoire. Ces post-daguerréotypes signés Marcheteau ou ces photos de Max Erher, etc., qui ne remonteront peut-être jamais. Il importe de se souvenir des visages, de la physionomie de la ville aussi, lacérés par les bombardements d’août 44. Bref, pendant un été il convient d’éditer l’album-journal d’Arles, celui de ces pompes et circonstances, des splendeurs et des décadences, parallèlement à celui d’une maison de Couture qui en fut, en est toujours un peu, une sorte de succursale, de comptoir sur lequel je me suis plu à condenser et circonscrire mes souvenirs en fouillis. J’ai souhaité juxtaposer à ces incunables chétifs et ces survivances anonymes les icônes emblématiques qui s’érigèrent aux carrefours de ma Carte du Tendre photographique comme des poteaux indicateurs. Lesquels ont mené aux compilations de la maison de Couture si papivore, non pas iconoclaste mais « iconophage », où se stratifie en désordre les données du temps et de l’espace, l’ailleurs et l’autrefois intriqués pour mieux signifier ici, maintenant, demain. À travers les collages hétérodoxes et composites qui donnent jour aux collections, les Polaroids de travail de Jérôme Puch, directeur de la communication chez Christian Lacroix retrouvent une place naturelle. Leur accumulation donne un vertige de beautés en abyme. Le témoignage par Alain-Charles Beau de quinze ans d’essayages, de coulisses, de « backstage », de panaches captés au plus juste d’un geste comme il le fit des novilleros entre deux mondes, deux vies, l’arastre d’avant paseo et la lumière sol y sombra s’imposent également. Idem avec les « gisantes », totems plutôt car bel et bien debout, de Katerina Jebb, saisies à l’occasion de la récente exposition des Arts décoratifs où je racontais mes Histoires de mode. Si l’on ajoute quelques portraits naufragés des vingt dernières années par quelques grands noms, on aura une idée de ce kaléidoscope, de ce puzzle ou de cette mosaïque qui, de Nègre aux contemporains en passant par tous les avatars du collage et du « scrapbook », tâche de raconter comment je continue de nos jours à poursuivre l’Arlésienne de Daudet, pour jamais absente mais si omniprésente.
Christian Lacroix, directeur artistique
Commissariat d’exposition (Palais de l’Archevêché) : Françoise Riss.
Coordination : Pascale Giffard, avec l’aide de l’équipe des Rencontres d’Arles.
Photographes arlésiens exposés au Palais de l’Archevêché : Dominique Roman, fonds Raybaud, Tourel, Chateauneuf, Marcheteau, Vignal, Carle Naudot, Barral père et fils, trois générations de George : Frédéric, Joseph et René George, Lucien Clergue, Bernard Martin, Charles Farine, Boby Bourdet, André Garimond, Mathieu Pernot.
Remerciements à : La direction des archives départementales des Bouches-du-Rhône (François Gasnault, Danielle Benazzouz, Laurence Fumey, Olivier Gorse, Florence Santoro, et Rémy Stéphanides) ; Association pour un musée de la Résistance et de la Déportation en Pays d’Arles (Georges Carlevan, Marion Jeux) ; Association Les Amis du Vieil Arles (Henri Ceresola, Jean-Marie Torramdell et Rémi Venture) ; École Nationale Supérieure de la Photographie (Patrick et Laetitia Talbot, Camille Gilles) ; Mairie d’Arles (Nicolas Koukas, adjoint au Maire) ; Archives Communales (Sylvie Rebutini et Anne Marie Ayme) ; Service du Patrimoine (Bouzid Sabeg, Odile Caylux, Antoine Lemaire) ; Médiathèque (Fabienne Martin) ; Musée des Alpilles (Evelyne Duret, Virginie Olier) ; Museon Arlatan (Dominique Serena, Ghislaine Vallée) ; Palais du Roure, Avignon (Sabine Barnicau) ; Images en Manuvre (Arnaud Bizalion) ; La Vie du Rail (Christian Fonnet) ; Papeteries Etienne (Caroline Couratier) ; Parc de Camargue (Roberta Fausti, Chantal Mebrek) ; Usine Solvay (Viviane English) ; La Provence, et Sylvie Aries ; Mireille et Wally Bourdet ; Michel et Claire de Causans ; France Clergue ; Frédéric et Chantal Dervieux ; Olivier Duplan ; Solange et Valérie Farine ; René Garagnon ; René George ; Danièle Gounin ; Michèle Gil ; Liliane Louis ; Nicole et Jean-Pierre Lopez ; Micheline, Dominique et Françoise Martin ; Elisabeth et Raymond Maurin ; Pascale Molland ; Guy Morin ; Laurence Nicolas ; Patrice Quilici ; Bruno Redares ; Lionel Roux ; Jean-Charles Signoret ; Jean-Marc Steiner ; Jean Terrus ; Yo Vicente ; Myriam Yonnet ; tous les Arlésiens participant à l’exposition « Mariages ».
CÉRÉMONIES EMPRUNTÉES
Le parvis de Saint-Trophime sous les fenêtres et balcons de l’Archevêché a toujours été, comme au temps des mystères du Moyen-Âge, le décor de tous les espoirs et de toutes les peines. Mariages et enterrements. Enfant, au milieu des badauds, tel l’Harold de Maud en peu plus enclin au bonheur, je collectionnais dans ma tête toutes ces fiancées parées de blanc plus ou moins opulent, découpant de mémoire leur silhouette pour m’en faire un cortège théâtral qui n’est pas pour rien dans le métier devenu le mien. En souvenir de toutes ces cérémonies empruntées, j’ai souhaité que les Arlésiens soient présents dans cette programmation par le biais de ces images uniques, souvent la seule photo qui trône, avec celle des enfants, dans les foyers du monde entier. Délicatement encadrés, toutes générations et rangs confondus, ces clichés du « plus beau jour de leur vie » couvriront les murs rougis de ce qui fut le précieux bureau de l’archevêque.
Christian Lacroix
PREMIÈRES "RENCONTRES" ENTRE ARLES ET LA PHOTO
J’ai toujours pensé et souvent dit qu’Arles entretenait avec la lumière et son « écriture » une liaison privilégiée, tantôt exultante tantôt radicale mais toujours riche. Il m’a donc paru légitime de donner d’abord à voir ici les premiers clichés suscités par la ville et sa région, les « incunables » ou presque des premières « Rencontres » entre Arles et la photo à travers l’il « éclairé » d’amateurs ou pionniers géniaux qui ont les premiers fixé le décor et les caractères, les travaux et les jours.
Christian Lacroix
LES PLUS INÉDITS DES PORTRAITS D'ARLES
La guerre, l’Occupation, la Libération, cinq années encore proches et palpables lorsque je suis né six ans après « le 8 mai 1945 » mais sur lesquelles stagnait et demeure encore la chape du non-dit. D’autant plus obsédantes donc pour un enfant avide de récits terribles ou un adolescent modianesque jusqu’à l’hypnose. Il me fallait déterrer, comme de sous les décombres des bombardements qui ont failli anéantir la ville entière, les vestiges surréalistes, dramatiques ou empathiques de ces drôles d’heures de l’Armistice à la Délivrance en passant par les ruines mettant ainsi au jour le plus inédit des portraits d’Arles. Christian Lacroix
UNE LUCARNE SUR LES TRENTE GLORIEUSES
Comme partout ailleurs, il y a eu, après les années grises, deux ou trois décennies « à la Tati » où Arles se donnait un spectacle un peu béat, égrenant la chronique d’un calendrier enfin pacifique et pittoresque, recevant les grands de ce monde sous l’objectif de Bernard Martin ou Farine. Ces clichés affichés dans les vitrines des photographes et journaux locaux m’étaient, avant la télé, une lucarne sur ces trente glorieuses, insolites ou fantasques.
Christian Lacroix
PATRIMOINE INDUSTRIEL
Lorsque la chaleur peut se faire légèrement suffocante aux Ateliers, je pense à ce qu’enduraient nos grands-parents qui y travaillaient dans le vacarme. Ou aux résonances de ces usines pour la plupart évanouies qui rythmaient les quartiers de nuit et de jour par leur souffle ou leurs sirènes. J’avais besoin de retrouver ces témoignages d’hier ou avant-hier, de plus récents aussi, qui disent la peine et les espoirs de ces industries révolues ou tenaces et de partager un autre visage arlésien loin des folklores.
Christian Lacroix
LUCIEN CLERGUE
Chaque millimètre de chaque grain de noir et blanc de chaque image de Lucien Clergue m’est une « madeleine » arlésienne, comme les pores de ma propre peau. Sans doute parce qu’il a été pour moi le premier passeur vers la photo, comme si d’avance il avait illustré les tréfonds de ma mémoire, ces mythologies vivantes qui de la Roquette à Trinquetaille sont les nôtres depuis la nuit des temps, reflets modernes, triviaux et sublimes, des théogonies antiques.
Christian Lacroix