présenté par AGNÈS DE GOUVION SAINT-CYR
Née en 1945 en France. Vit et travaille à Paris.
Inspecteur Général pour la Photographie au Minsitère de la Culture et de la Communication, directrice artistique des Rencontres d’Arles en 1990.
À peine sorti de l’adolescence, Raed Bawayah qui fête ses 37 ans semble avoir acquis la maîtrise des plus grands. Né dans un village, celui de Qutanna, à quelques encablures de Ramallah, ce jeune homme a fait de ce village même l’objet de son étude en un manifeste autant politique que social. Il y décrit l’état d’enfermement physique des enfants qui n’osent dépasser la cour familiale où se retrouvent parfois la chèvre, le lapin blanc, et la mère de famille attentive et protectrice ; parfois, l’espace de quelques instants, ils s’aventurent au-delà et font de l’olivier ou des cyprès leur terrain de jeux, dans un espace très, voire trop, restreint. La même problématique est ainsi développée dans le sujet sur les travailleurs palestiniens que la dureté des conflits et la situation économique contraignent à s’exiler en Israël pour vendre leur force de travail ; ils se retrouvent ainsi dans leurs moments de repos ou de pseudo-solitude, assemblés dans des espaces exigus, souvent indignes, où leur seul choix est le repli sur eux-mêmes. Enfin le corpus le plus émouvant – on y retrouve sans doute le Depardon de San Clemente – concerne la description pudiquement intitulée Hôpital et qui s’intéresse aux internés de l’hôpital psychiatrique ; le geste à peine esquissé y est furtif, tendre, geste de la fraternité souvent et de la prière parfois. Nulle défaillance matérielle dans cet univers clos, mais la perception évidente d’une solitude et d’une misère psychologique qui reflètent l’enfermement moral de ce peuple en quelque sorte prisonnier sur sa propre terre. Le travail le plus récent, issu d’une commande du ministère de la Culture, interroge la diversité culturelle. Pour ce faire, Raed Bawayah s’est glissé dans la vie quotidienne des tziganes et des gitans, dans ces communautés très soudées entre elles et trop souvent ignorées voire rejetées dans des espaces incertains, repliées sur elles-mêmes et sur leur culture. La roulotte demeure encore trop souvent le symbole de leur propre enfermement, celui qui les protège toutefois, avant de reprendre le chemin du voyage. En quelques images rigoureusement construites, Raed souligne cette tendresse qui unit les membres du clan, la fierté devant leurs traditions, et la mélancolie du départ vers un autre ailleurs. Avec une grande délicatesse, une compassion et une pudeur évidentes, Raed Bawayah dépeint avec subtilité ce quotidien qui lui est si proche et la situation des communautés ou des peuples qui n’ont d’autre choix que de subir leur enfermement.
Agnès de Gouvion Saint-Cyr
HÔPITAL. Ce travail aborde la question de l’Autre dans la société en général, et sur la société palestinienne en particulier, à travers la vie de patients palestiniens à l’hôpital psychiatrique de Bethléem, en Cisjordanie. Ces photographies traitent d’un sujet social délicat : les préjugés qui entourent ces patients et le fait qu’on ne les accepte pas dans la société palestinienne, et par extension dans la société tout court. Ainsi je pose certaines questions: qu’est-ce qu’un être humain normal ? Qui possède la légitimité, pour décréter illégitime une personne ou un pan de la société, ou encore pour dire que telle ou telle personne est anormale ? Y a-t-il une place dans la société pour l’Autre, au vu des conflits relatifs à l’autorité, au pouvoir et au capital ? Les malades psychiatriques qui représentent le sujet de cette oeuvre constituent un groupe en marge de la société palestinienne, stigmatisés, illégitimes. Tous ceux qui entrent en contact avec eux souffrent aussi de ce traitement, que ce soit la famille ou le personnel de l’hôpital. En se penchant sur ce sujet, je voulais bâtir une nouvelle image de ces personnes, une image humaniste, loin des idées reçues, leur donner la parole sans les juger comme incapables de comprendre, de ressentir ; sans les voir seulement comme des gens bizarres. Mon intention est de mettre au jour leur situation délicate en leur donnant une légitimité et une crédibilité pour que le Palestinien lambda soit confronté à la réalité et assume une part de responsabilité. Ces photographies sont destinées à toutes les couches sociales. Leur but est de parler aux gens de l’humanitaire autant qu’aux Palestiniens puisqu’il s’agit aussi d’une affaire humanitaire, de par l’universalité du phénomène psychiatrique et les divers degrés d’acceptation qui varient d’une société à l’autre. Cela représente une préoccupation humaine dont tout citoyen de toute société, quelle que soit sa culture, peut faire l’expérience et comprendre. Apprécier ce travail ne demande pas un grand investissement intellectuel ; on peut être analphabète et comprendre la cause défendue, être touché par ces photos, en revivant l’expérience des patients, en se rendant compte de leurs différences mais aussi, sur d’autres plans, de leurs ressemblances.
Raed Bawayah
Tirages réalisés par Toros Lab.
Encadrements réalisés par Jean-Pierre Gapihan.